• Anne CANTORE

Une question de point de vue!



Aujourd'hui je vous propose de discuter "point de vue", du moins celui qu'on utilise pour la rédaction d'un roman. Et je vous en propose plusieurs des points de vue!


Je, nous, il ou ils et même vous, tout est une question de points de vue. Curieusement, il en est de même pour la rédaction d’un roman.

Bon, ça y est, vous avez tout ? Les personnages, l’histoire, le contexte ? Votre trame est définie ? Bien, il ne vous reste plus qu’à écrire.


D’accord ! Mais quel point de vue adopter ?


On peut se poser la question du « point de vue » de son lectorat. Dans la romance, le point de vue interne est plébiscité par les lectrices/lecteurs. On pourrait se dire que l’auteur va à la facilité, certain de s’appuyer sur un lectorat qui apprécie.

Ça reste à voir…

Écrire en point de vue interne est un exercice périlleux et pas toujours évident. Voire carrément délicat si vous ne mettez qu’un seul point de vue. À moins de transformer votre personnage en « surhomme » (ou « surfemme ») qui voit, entend, comprend tout, vous filtrez, à mon sens, les émotions, les descriptions à travers les yeux d’une SEULE personne. Vous placez le lecteur dans une situation d’otage : il est contraint et forcé de ne voir et comprendre les choses que par votre unique narrateur.


Isabelle Louis: Effectivement, dans ce contexte de point de vue unique et interne, on prend aussi le risque de ne pas plaire au lectorat. Imaginez une femme frêle, douce, limite soumise. Apprécierez-vous d’être trimballé dans son esprit pendant 350 pages si vous êtes vous-même une rebelle dans l’âme ? N’aurez-vous pas envie de lui hurler de se remuer et de cesser de courber perpétuellement l’échine ? Par contre, l’avantage de ce style est de laisser l’intrigue durer plus longtemps. Sans idées précises du ressenti des autres, on peut aller plus loin dans la réflexion !

Attention toutefois à savoir se détacher du “je” lorsqu’il s’agit de scènes désagréables (attaque, viol,accident…) ce point de vue nous pose non seulement comme lecteur, mais aussi comme acteur de l’histoire, ce qui implique de souffrir parfois.


Marie Sorel: C’est certainement risqué mais c’est aussi un exercice intéressant. Un seul point de vue c’est devoir aller plus loin pour justement bien comprendre l’entourage, le contexte, pour que le lecteur ne s’ennuie pas dans sa découverte. Il faut poser son personnage tout en le faisant évoluer au travers de divers expériences, le lecteur aura du temps pour le comprendre faire sa connaissance, s’attacher... Il y aura certainement plus de “discours” internes. Cela demandera aussi au lecteur d’accepter l’inconnu, l’incertitude. Le regard d’un autre protagoniste éclaire souvent un peu plus. Le risque est de s’identifier “trop” à son personnage et de moins s’autoriser à lâcher les rennes.


Pauline Libersart: C'est une question qui se pose... ou non. Certaines histoires se prêtent naturellement à l'utilisation du "Je", c'est le cas des histoires où les sentiments, l'introspection sont très présents. En revanche, dans un roman avec beaucoup d'action, le "je" devient un problème car le personnage principal ne peut pas être perpétuellement au coeur de la scène. Rambo ou Wonder woman c'est marrant au cinéma, en livre c'est lassant.


Chrys Galia : Je, tu, il, nous, vous, ils… sans oublier elle, et elles ! Autant de pronoms personnels, autant de sujets, autant de points de vue. Soyons pragmatiques, faisons un test, sur une même phrase.

OPTION 1 : Je la prends dans mes bras, la serre très fort, la rassure. Le lecteur devient le héros, vit l’action, ressent, c’est direct, il est celui qui, il visualise, éprouve.

OPTION 2 : Tu la prends dans tes bras, la serres très fort, la rassures. Le lecteur est complice, mais pas acteur. Témoin de l’action, un peu en retrait.

OPTION 3 : Il la prend dans ses bras, la serre très fort, la rassure. Cette fois, vous la ressentez la distance ? Vous, lecteur, n’êtes plus qu’observateur de la scène racontée par le narrateur qui est lui-même spectateur.

Qu’en penser ? Auteur ou lectrice, j’aime vivre, ressentir, éprouver, me mettre dans la tête de mes personnages. C’est plus facile s’il n’y a pas cette distanciation. Il m’arrive de lire des livres à la troisième personne, mais pour que j’apprécie, pour que je rentre dans l’histoire, j’aime alors une écriture soutenue, riche. Je suis particulièrement fan de la littérature anglaise du XIX°, de Zola. Dans la romance moderne, que je découvre depuis que j’en écris, je suis friande du « je », plus dynamique.


Alors, j’utilise un point de vue alterné !


Oui effectivement deux personnages, deux façons de vivre l’action, deux manières de ressentir une émotion ! C’est un schéma que l’on retrouve de plus en plus dans la narration, avec souvent un effet « ping-pong » qui peut devenir ennuyeux. On entre parfois dans un processus action/réaction. Un personnage agit, l’autre réagit et le premier réagit à la réaction et ainsi de suite avec un effet en chaîne qui, si l’on n’y prend pas garde, devient asphyxiant. Car bien souvent, cela se fait au détriment d’une histoire qui n’avance pas (tout le monde étant bien trop occupé à réagir à la réaction pour faire avancer le schmilblick !).


Isabelle Louis: C’est le style le plus utilisé dans les romances traditionnelles. Sans doute, le plus fluide, le plus “évident”. Malheureusement, on tombe parfois dans une écriture redondante (un point de vue raconte un incident important à l’intrigue et bien souvent, le chapitre suivant relate le même rebondissement sous un autre point de vue, j’avoue que ce style m’agace, j’ai l’impression de lire deux fois la même chose)

Gros bémol à mon sens, si le point de vue alterne entre deux personnages au creux d’une trilogie amoureuse, il n’y a quasiment aucun suspense, il finiront donc ensemble (j’ai pour exemple, un livre dont la plume était excellente et où le héros hésitait entre deux femmes. L’une d’entre elle ayant voix à un chapitre sur deux, je n’ai pas été surprise qu’elle devienne l’heureuse élue à la fin du tome. c’était presque décevant.)


Marie Sorel: Je trouve très intéressant l’écriture à deux voix elle n’est pas, à mes yeux, moins risquée, plus facile. C’est un vrai exercice qui demande une rigueur. LE risque : faire un texte redondant, revivre systématiquement la même scène vécue de façon différente, je déteste ça. C’est très riche, très intéressant SI la double voix permet d’avancer réellement dans l’histoire. Dans la romance c’est ce que l’on trouve quasi systématiquement ça nous enlève un peu de suspens sur la finalité de l’histoire (d’amour) d’où l’importance que le reste, les personnalités, les caractères, les expériences soient riches pour nous garder en haleine. Si un tel et une telle finiront de fait ensemble comment et par quoi passeront-ils pour se construire, se reconstruire ?


Pauline Libersart: Là oui, mais non. si c'est bien fait, cela peut-être intéressant. Chaque intervention doit faire avancer l'histoire. Si c'est pour voir la même scène comme avec deux caméras placées différemment... on a l'impression d'assister à une rediffusion.



OK ! Je vais en prendre plus des points de vue, bonne idée non ?


Oui ! Bienvenue dans la catégorie « auteur moins bien dans sa tête que la moyenne » (comme votre dévouée) qui pousse le vice jusqu’à jongler avec 4 points de vue. L’avantage ? De ma brève expérience, je trouve cela absolument jouissif. Vous savez, c’est un peu comme quand on vous donne une image vue d’un côté et que l’on vous propose 4 autres images en vous demandant :

Si vous étiez derrière la figure, à quoi ressemblerait-elle ?

Eh bien voilà ! J’ai cette sensation délectable lors du changement de chapitre et donc de point de vue et de me dire : comment X va vivre cela ? Et Y ? Et Z ? Que comprennent-ils ? Comment aborder la situation ? Et puis d’abord, qui vais-je choisir pour cette scène ? En essayant de bien faire attention au processus de réaction en chaîne, bien évidemment.


Isabelle Louis: Je n’ai rencontré ce style de narration que dans un livre pour l’instant (“On the road with you”) et j’ai adoré ! J’ai eu l’impression de suivre ces 4 (5 !) protagonistes tout le long de leurs péripéties, presque de regarder un film. Si en tant que lectrice, ce fut un succès, j’avoue qu’en tant qu’auteur ce doit être un réel exercice, tant au niveau du suivi de l’intrigue, mais aussi dans l’attachement qu’il faudra que le lecteur porte à chaque personnage pour pouvoir s’y retrouver dans les différents chapitres.


Marie Sorel: J’ai eu la joie de découvrir plusieurs romans fait de ce bois là et je dois dire que bien fait c’est génial. Là aussi le risque est la redondance c’est un exercice périlleux mais qui peut donner un résultat absolument génial. En tant qu’auteur je m’y suis essayée, dans un roman avec l’arrivée d’une troisième voix sur quelques chapitres, je dois avouer avoir adoré ce changement. C’est un vrai plus pour approfondir l’histoire, pour aller encore plus loin d’autant quand cela apporte des éléments inconnus des autres protagonistes.


Pauline Libersart: Je n'ai jamais essayé et de n'ai pas souvenir d'avoir lu récemment ce genre de livre choral. Le danger que j'y voit : perdre le lecteur. Après cela se rapproche de la technique du point de omniscient.


Chrys Galia: Je suis adepte de la diversité en général. Écrire un roman d’un seul point de vue, je l’ai déjà fait, à deux voix, fait aussi, à trois voix, quatre, ou plus, encore fait. Pourquoi ? Parce que ce n’est pas un choix qui s’offre à moi. Ce sont les personnages qui s’expriment dans ma tête, à tel moment ou à tel autre. Je ne cherche pas à les dominer, j’ai besoin d’écrire avec mes tripes, le seul moyen, c’est de laisser mon héros du moment intervenir. Homme, femme, enfant, peu importe du moment qu’il me livre ses secrets, ses sentiments, du moment que je peux les transmettre à mes lectrices, à mes lecteurs.

Comme Anne, je suis convaincue que ce qui fait une belle histoire ne dépend pas du pronom choisi, du nombre d’intervenants dans un roman, c’est ce qui sort du cœur qui compte, les émotions qui vous donnent des frissons, vous retournent, vous malmènent. Il n’y a pas de bonne méthode, seule la sincérité compte. Ne pas écrire pour écrire, pour répondre à des codes, il faut agir au feeling, laisser les doigts errer sur le clavier pour que l’encre noire cristallise pour le lectorat l’histoire que vous avez en vous, qui évolue au fil des pages. Le vrai secret réside dans la liberté, liberté de s’exprimer, de multiplier les thèmes, les caractères, et même le style. La richesse est dans cette pluralité, tant d’auteurs, tant de récits, tant de variété. Se brider, s’imposer des règles ? Jamais ! Je tu il nous vous ils… elle et elles… un ou plusieurs personnages, peu importe, du moment qu’on a le cœur qui bat, des papillons dans le ventre, l’envie de tourner les pages, la crainte de découvrir le mot FIN.


Bon OK, et le point de vue omniscient ?

Ah… oui…

Avec un peu de recul, j’ai tendance à trouver en tant que lecteur et auteur que c’est le plus confortable. En tant qu’auteur surtout : Bien sûr que je sais tout de l’histoire (puisque c’est moi qui l’aie écrite !) et donc c’est beaucoup plus facile de décrire ce qui trotte dans mon crâne. En tant que lectrice, c’est souvent un rythme plus lent qu’impose ce type de rédaction. Je le trouve agréable à lire, je m’immerge, je réfléchis, j’appréhende, je cherche, je suis le rythme du rédacteur, bref, je me laisse agréablement porter.


Isabelle Louis: Ce style de narration est moins courant. Si l’auteur a une belle plume, ce peut être un vrai régal. Non seulement parce que les scènes, les personnages, les rebondissements sont plus nombreux vu qu’ils n’appartiennent pas qu’à un ou deux personnages, mais aussi parce qu’il permet une intrigue beaucoup plus soutenue (qui sait qui va mourir, s’attacher ou même déserter l’histoire…??) A contrario, si l’auteur a une plume plus fade ou moins fluide, la lecture peut être longue et parfois douloureuse. On s’ennuie, on ne s’attache pas assez aux personnages et on finit par se lasser (qu’il meurt après tout, tant pis…)

Dans ce contexte, nous sommes “voyeurs” ce peut être parfois dérangeant mais aussi très addictif !


Marie Sorel: La première fois je me suis dit aïe, je ne sais pas si je vais réussir à lire… les premières pages sont passées et puis d’un coup j’étais là, je regardais, je ressentais TOUT. J’ai simplement adoré cette expérience. A chaque fois la même chose, il m’est arrivé de dire non ça ne marche pas j’arrête. C’est rare mais c’est une question de plume. J’aimerais m’y essayer mais je ne le sens pas encore, peut être un jour… peut être pas. Affaire à suivre. C’est comme écrire au passé ou au présent.


Pauline Libersart: J'ai écrit la plupart de mes romans d'un point de vue omniscient, pourquoi ? parce que c'est la seule façon d'être dans la tête de tout le monde (et j'aime être Dieu !). Plus sérieusement, c'est parce que très souvent, autour de mon couple principal gravitent un ou plusieurs couples secondaires dont les pensées et les actions sont importantes. il y a aussi les amis, les familles. Je me suis lancée dans la première personne pour mon dernier roman : l'héroïne débarque au purgatoire, et elle se sent bien seule, cernée d'ennemis dont elle ne peut pas deviner les intentions ni prévoir les actions.



Je dois quand même vous faire part d’un auteur lu récemment et qui a suffisamment de talent, pour, dans un même chapitre, ou d’un chapitre à un autre, mélanger les points de vue sans que le lecteur ne soit complètement perdu (et donc lisez vite Karine Giebel, « Toutes blessent la dernière tue », allez prendre une claque et revenez qu’on en parle…).


Isabelle Louis: J’ai pris une claque et j’ai adoré ça. Mon petit coeur ne te remercie pas...


Marie Sorel: Je pense n’avoir jamais lu.


Pour compléter le tableau, je n’ai lu qu’un seul auteur ayant rédigé ses livres à la seconde personne du pluriel : Nicole de Buron (les saintes chéries, c’est quoi ce petit boulot ?...) Des livres où je me suis retrouvée pliée de rire, complètement immergée par le « vous » utilisé par l’auteur. Ce « Vous », a priori incongru, fonctionnait parfaitement !


Super ! Et donc mon histoire je l’écris de quel point de vue ?


En tant qu’auteur, je pense que c’est l’histoire qui vous donne le point de vue d’écriture. Au premier mot posé, vous savez d’instinct ce qui va être possible, ce qui peut fonctionner ou pas.

En tant que lectrice, je ne me pose aucune barrière. Je reste persuadée qu’un bon livre, au-delà de toutes les « recettes » que l’on peut appliquer c’est d’abord une bonne histoire, ensuite une bonne histoire et enfin une bonne histoire.

Bref, Je, Nous, Il, Ils ou Vous, c’est juste une question de point de vue !


Marie Sorel: Je dirais même c’est une question de confiance en soi, de savoir écouter ses personnages, s’ouvrir sans se brider.


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